Archives de l’auteur : Vincent Guibert

En route pour le grand chambardement !

(ou : de l'analyse de besoins aux préconisations)

Après la défaite (toute relative) à l'élection présidentielle, la question qui se pose aujourd’hui est de savoir pourquoi elle/nous avons perdu et pourquoi il a gagné ? (ce sont deux aspects distincts)

Y répondre requiert d'abord à mon sens de passer par une rapide analyse socio-politique sur le plan historique.

La pensée collective de gauche s'organisait (l'usage de l'imparfait s'expliquera dans la suite du propos) depuis très longtemps en France selon un vieux fond de sauce marxiste de lutte des classes. Héritée du Front populaire (largement mythifié d'ailleurs quand on regarde la réalité des faits et des avancées réelles qui en sont issues), revivifiée par Mai 68, dont on se souvient à tort comme un bouleversement politique à cause des accords de Grenelle, alors qu'il se situait surtout sur le plan de la Morale et des moeurs (ce qui est déjà beaucoup !), elle fonde principalement l'opposition droite-gauche sur les questions de propriété des moyens de production, de partage du pouvoir dans l'entreprise, de répartition des profits (c’est-à-dire de la plus-value au sens marxiste) au bénéfice du salariat et au détriment du Capital, bref dans le champ socio-économique. Tout cela est bien connu et ne nécessite pas de s'y étendre davantage.

Il faut cependant ajouter que c'est là une spécificité française, qu'on ne retrouve dans aucun autre pays développé et qui s'enracine dans notre histoire. Nous la devons d'abord à l'esprit des Lumières qui a affirmé le primat de l'égalité par essence des Hommes, d'où découle l'égalité des droits (« ?tous les Hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ») en passant par la Révolution (sans égale dans le monde car la Révolution d'Octobre en Russie a substitué une dictature, celle du prolétariat, à une autre, celle des Tsars, d'où son échec historique) qui a remplacé un ordre divin, de nature ségrégative, par un ordre social humain fondé sur cette égalité. Dès lors, le sens de la vie humaine devenait la réalisation de soi en tant qu'individu et non la construction de son Salut éternel. Par voie de conséquence, l'égalité « essentielle » entre les individus fut comprise comme impliquant de facto l'égalité d'accès aux bien et aux richesses. (C'est un peu résumé certes mais en gros, c'est ça.)

C'est pourquoi le combat entre droite et gauche s'est si longtemps structuré principalement sur l'axe économique. Notons que le débat sur les valeurs et les faits de société échappe quant à lui largement à ce clivage. Pour exemples parmi cent autres : la création de l'impôt sur le revenu par Caillaux dans les années 20, les lois Neuwirth et Veil sur les droits des femmes ou l'abaissement de l'âge de la majorité à 18 ans ont été des mesures de gauche prises par des gouvernement de droite, alors que l'abolition de la peine de mort a été décidée contre l'avis majoritaire des français, y compris le « peuple de gauche ».

Plus récemment, la date clé qu'il faut selon moi retenir et qui a fait basculer le pays, est celle de 1983 quand François Mitterrand, convaincu par Jacques Delors, a fait le choix de l'Europe contre l'isolement, et le choix d'accepter la mondialisation naissante des échanges contre le protectionnisme, d'où découlèrent naturellement le traité de Maastricht puis l'euro qui en furent les corollaires obligés. Ce faisant, Mitterrand a fait entrer le socialisme français dans la social-démocratie, concept qu'il faudra préciser mais qui, en première approche se distingue clairement du marxisme-léninisme (en tant que doctrine politique), non pas tellement sur l'analyse des causes de la lutte des classes, mais sur les perspectives politiques pour y remédier.

En substance, on pourrait dire qu'il ne s'agit plus de mettre à bas l'ordre économique, c’est-à-dire l'économie de marché, mais de lutter contre ses excès, c’est-à-dire contre le libéralisme (au sens d'Adam Smith : « les bienfaits de la main invisible du marché »), les deux concepts étant à tort assimilés alors qu'ils sont bien différents. Il ne s'agit plus de rejeter l'entreprise privée et la liberté des échanges commerciaux, puisqu'aussi bien l'une et l'autre sont les seules modalités connues ici-bas de créations de richesses compatibles avec la démocratie et les droits fondamentaux de la personne. Il s'agit de les encadrer et de les réguler afin d'assurer une redistribution moins injuste des profits (importance du modèle suédois).

Seulement, et c'est là un point fondamental, Mitterrand ne l'a pas dit clairement, entraînant ainsi pour plus de 20 ans le PS dans une sorte de schizophrénie, écartelé entre les faits et le discours sur les faits : les Français sont donc restés globalement adossés à une représentation gauchiste du débat politique alors qu'ils lui avaient de fait tourné le dos. Ce qui est essentiel à comprendre selon moi, c'est que ce fait historique a fait peser pendant près d'un quart de siècle sur la pensée socialiste le poids de ce que j'appelle la « vulgate gauchiste » et qui l'a empêchée de tirer les conséquences politiques de ces évolutions. Pour s'en convaincre, il n'est que de regarder l'écho qu'ont eu jusque très récemment les discours tenus par les divers partis dits de la gauche radicale, sans commune mesure avec leurs poids politique réel et moins encore avec leur implication dans la direction du pays. Nous sommes le seul pays où ces partis (par ailleurs respectables dès lors qu'ils ont depuis longtemps renoncé à la lutte armée) ont un tel écho dans l'opinion publique.

C'est cette période historique qui vient de se fermer le 6 mai. Et j'en viens au présent.

Existe-t-il en France 53 % de gens de droite, d'accord avec un projet de société ultra-libéral, xénophobe et sécuritaire, tel qu'on nous a présenté celui de Nicolas Sarkosy ? A l'évidence, non. C'est que les raisons de son succès sont ailleurs et que son projet n'était pas exactement celui-là. Il repose selon moi sur un cocktail beaucoup plus subtil. Bien sûr, il y a le personnage lui-même : un mélange d'autorité, de chaleur humaine, d'intelligence des situations, de réel charisme, de fausse simplicité, d'apparente proximité avec « les vrais gens », faite de simplisme sur le fond et de simplicité (parfois de vulgarité) sur la forme. (Cet homme vendrait de la glace aux eskimos !!) Mais cela n'explique pas tout.

Il faut se poser la question de savoir quel est le mes